La mosquée de Grenoble : projet de la ville ? Ou projet de la communauté ?

Par Habib Chérigui, Pas à Pas

Mercredi 6 avril 2005, , 2760 visites

La ville de Grenoble a formulé le vœu d’avoir des interlocuteurs musulmans pour faire de l’acceptation de l’islam, un facteur important de l’intégration des citoyens de confession musulmane.
En essayant de répondre à ces deux demandes, la construction d’un lieu de culte pour l’agglomération grenobloise et le choix d’interlocuteurs, le député maire PS de Grenoble, Michel Destot, a annoncé jeudi lors d’une conférence de presse conjointe avec cinq maires de localités voisines (Echirolles, Eybens, Saint-Martin d’Hères, Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux) que sa ville allait mettre à disposition un terrain afin qu’une mosquée intercommunale d’une capacité de 1.500 à 2.000 places voit le jour. L’impulsion de la collectivité a une importance symbolique considérable. Mais pourtant l’air ne fait pas la chanson, et les vraies questions restent à poser.

1. A NOS RESPONSABLES POLITIQUES

L’implication directe de plusieurs acteurs de la ville dans le lent et difficile processus de création de "la grande mosquée de Grenoble" traduit-elle la volonté des pouvoirs publics de rompre avec le désintérêt et les "oublis" qui, durant des décennies, avaient fait de l’islam une sorte de religion hors-la-loi ? Ou bien seules les périodes électorales réveillent elles nos responsables politiques quant aux populations héritières de l’immigration ?
Sarkozy n’avait il pas dit : " Nous avons cinq millions de musulmans qui vivent en France ; depuis des années on fait comme si cela n’existait pas, moyennant quoi, dans nos quartiers, dans certaines banlieues, on a généré des problèmes ". Ces déclarations révèlent bien la pathologie du corps politique.

Ces interventionnismes des responsables politiques, gauche plurielle de surcroît, renforcent encore l’idée que l’islam est le seul culte où l’ingérence est acceptée, tolérée et même conseillée. Forcément, puisque l’immaturité chronique des musulmans est tellement naturelle.

Peut être ne connaît on la communauté musulmane qu’au travers du seul prisme médiatique réducteur et binaire qui nous propose le choix entre le voyou de quartier, voleur, violeur et voileur, ou bien de l’intégriste inintégrable ? La vision fantasmée et savamment entretenue des quartiers perdure dans les consciences de nos hommes et femmes politiques à tel point que l’on se demande si c’est par ignorance ou par calcul. Peut être faudrait il prendre le temps, enfin, de s’asseoir et de dialoguer avec ces citoyens de confession musulmane, acteurs ignorés d’un monologue de cabinets.

Dans ce cadre, l’invitation d’un représentant du conseil de imams à la conférence de presse est une marque de considération qui a des effets psychologiques non négligeables et est susceptible de faire oublier les méfiances passées. Ce résultat constitue-il le principal acquis symbolique à mettre à l’actif des pouvoirs publics ? Alors pourquoi n’avoir invité qu’une composante parmi l’ensemble, et de surcroît, la veille, sans lui donner le temps de la réflexion ?

Forcement cette symbolique du projet de la construction de la mosquée de Grenoble risque de fausser le problème.

Le constat est là, les bilans témoignent. Quelle est la politique sociale ? Quelles perspectives pour la vie des quartiers et de leurs habitants ? Quelles perspectives pour la jeunesse autre que le rap, le football ou le hashish ? Quelles écoles pour quels quartiers ? Que la mosquée se construise gracieusement du sol poussiéreux, tout en oubliant nos quartiers jonchés de seringues, de bières et, sans transition, espérer passer de la cage d’escalier aux boîtes d’intérim ?!?

Ces attentes politiques auxquelles les politiques ne répondent pas (éducation, emploi, drogue, violence) sont dépolitisées faute d’outils et on revient à la politique de donner un œuf pour avoir un bœuf.

Aujourd’hui, la communauté musulmane devient un enjeu pour tous les courants politiques, une sorte de sandwich halal dont on aimerait bien hériter en période de famine électorale. En attendant on grignote du musulman à l’assemblée, dans les mairies, les écoles publiques ou les universités. Derrière des prétextes sécuritaires, laïques ou universalistes, on soupçonne, on exclut, on insulte. Mais en vérité c’est la république qui est insultée. Cette laïcité à géométrie variable voudrait enseigner la laïcité aux indigènes, mais quand il s’agit de rappeler une proximité catholique, les drapeaux témoignent...

C’est le racisme ordinaire d’une classe politico médiatique qui présente les musulmans comme le nouveau péril qui menace notre pays. L’extrême droite nous avait habitué à ce discours, mais à l’occasion la droite et même la gauche ne dédaignent pas s’en faire l’écho. Il fournit surtout l’accompagnement rythmique de tous les discours et de toutes les mesures sur la délinquance, de l’appel à la peur, pour venir en effet cristalliser toutes les peurs d’une société française incertaine et vieillissante.

Il faut enfin remarquer que ces peurs ont une histoire : elles sont nées sur les ruines du mouvement ouvrier et de ses appareils, mais elles sont aussi le résultat du laminage des mouvements héritiers de l’immigration dans les années quatre-vingt au profit d’un anti-racisme instrumentalisé par le PS via la création de SOS Racisme, ni putes ni soumises aujourd’hui, dont les fondateurs sont d’ailleurs aujourd’hui les hérauts du sécuritarisme de gauche.

2. A NOS RESPONSABLES ASSOCIATIFS

Il est souvent difficile d’expliquer à des concitoyens non musulmans le rôle de la mosquée dans l’islam. Loin d’être un simple lieu de culte, c’est un centre de vie communautaire, un lieu de débats, d’information, d’éducation, de culture, de solidarité, de loisirs. Dans notre société, le projet de construire une mosquée est le premier travail qui réunit les croyants lorsqu’ils se rencontrent ; nous devons faire une compagne de sensibilisation vers nos concitoyens et leur expliquer pourquoi un tel projet.

La fréquentation des mosquées permet le maintien du lien social, le brassage d’individus de différentes origines, de différentes cultures, de différents niveaux d’éducation. Elle permet à chacun de prendre des nouvelles des autres, de manifester sa solidarité et sa compassion.
Nous ne voulons pas une collection des consulats éminemment politisés, un islam consulaire (voir le Dauphiné Libéré du Jeudi 24 Mars 2005) maintenu en assistance respiratoire par je ne sais quel parti politique qui aurait a gagné en instrumentalisant le discours. Il faut en finir avec l’époque des cadis.

Aujourd’hui, certains sont dans des logiques frontales, éternels opposant, où il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et où une initiative religieuse ne serait lue qu’à travers une grille politique : ils oublient le principe même d’une communauté de foi et de témoignage. D’autres, dans la quête d’une conscience éveillée, cherchent à savoir ce que nous réservera demain in cha Allah ?

Comme on fait son lit on se couche. Les cadres associatifs doivent mesurer l’éthique de leur responsabilité, elle sera une des épreuves devant Dieu. Les musulmans de Grenoble doivent se donner les moyens d’avoir des mosquées dignes de ce nom. Nous devons avoir des mosquées de proximité, nous ne laisserons pas dire monsieur José Arias « que le dialogue doit dépasser la simple préoccupation d’une association pour se placer dans une réalité d’agglomération ». Aujourd’hui, curieusement, au PS comme au PC, les positions sont les mêmes concernant cette mosquée : se libérer du sujet en renvoyant à l’intercommunalité, ce qui ne solutionne pas les demandes et les réalités locales. (voir la position du PS de St Martin d’Hères).
Rappelons tout de même que le cadre laïque interdit la gestion par le haut de tout culte.

3. A NOS RESPONSABLES RELIGIEUX

Etait-il nécessaire de déclarer à chaud juste après le discours du maire M. Destot : " le financement pourrait être en partie par la fondation pour les oeuvres musulmanes ", de façon absolue et intangible comme si c’était un article de foi ou une règle de dogme ?

Quant à la générosité de quelques maires, les martinérois savent où se limite la générosité de nos chers élus.

Le choix d’une participation par cotisation volontaire aurait pour mérite de révéler le degré d’adhésion des musulmans concernés vis à vis de ce futur organe.

Pour ceux qui acceptent la notion de « darourat » (choix du moins pire) à propos de la nécessaire formation des imams et de la fondation, c’est tout simplement de l’abus pour ne pas dire de la démission quant au fait laïque dans ce pays. Par qui et pour qui sont fixées les exigences ?

Bien souvent la faim chasse le loup hors du bois, la nécessité nous contraint à faire des choses qui ne sont pas de notre goût.

Il faut se rappeler le président de l’UOIF, Lhaj Thami Breze qui déclarait : « les pouvoirs publics n’ont pas à s’immiscer dans l’enseignement, ni en termes de structures ni en termes de contenu ». Pourtant, le lundi 21 mars, à la veille des 22èmes rencontres annuelles de l’UOIF « l’islam de France, quel contenu ? », cela ne l’a pas empêché de signer en bonne et due forme avec Mr Villepin la Fondation pour les oeuvres musulmanes. Puis à ces mêmes rencontres lors d’une conférence de presse, il ne s’offusquait pas devant les propos de Dalil Boubaker qui disait des élèves exclues à cause du foulard qu’elles n’étaient que « quelques dizaines » alors qu’une étude en a trouvé plus de 800. La vigilance et l’esprit critique sont les gages d’une liberté de penser de plus en plus menacée par les faiseurs d’opinions.

Et le futur recteur de Grenoble doit-il avoir son CAP des imams de la république pour monter sur le minbar (la chaire) ?

Les khotbas (prêches) seront-elles écrites par notre ministre du culte Cheikh Villepin ?

Ce recteur est un représentant qui concerne des citoyens français et des résidents, toute éthnicisation de la situation doit être proscrite.

Mes frères du Conseil des imams, vous êtes confrontés à votre responsabilité. Voici votre première sortie hors des mosquées, les projecteurs sont sur vous. Votre rôle aujourd’hui, est de rassurer les musulmans.

Cela a soulevé de vives polémiques, dans des milieux qui se sont sentis exclus alors même qu’ils revendiquent une appartenance à l’islam et en représentent une expression non négligeable, sans toutefois être en charge de mosquées ou de tout autre aspect du culte.

Si malentendu il y a, il risque de perdurer sans le sain et nécessaire débat, qui, sans négliger l’expression musulmane à Grenoble dans sa diversité, permettra de clarifier le rôle et l’apport respectif des différentes composantes.

Il doit donc être possible de réguler et d’envisager une composante en dehors des lieux de culte pour assurer, au moins symboliquement, une représentation la plus large possible. On ne ramasse pas un caillou avec un seul doigt.

J’aimerais surtout vous mettre en garde, mes frères du conseil des imams, contre toute position, émise à la hâte. Ce qui ne fera qu’ajouter confusion et colère.

Pour conclure, mes frères du conseil des imams, ce que les musulmans attendent de vous, n’est ni plus ni moins que la dignité et que la crainte d’Allah quant aux affaires de la communauté musulmane grenobloise. « Vous êtes les bergers de cette communauté ». Hadith du prophète (PBDL).

Les musulmans attendent de vous, ce qu’attendent les juifs pratiquants de leurs représentants. A ce sujet, je vous invite avec insistance, à lire ce qu’a rédigé le grand rabbin de France : « la laïcité aujourd’hui : l’intelligence de la diversité ».

« Ô vous qui croyez, craignez Allah et dites une parole juste »