Femmes voilées : les Grecs aussi

Mardi 4 août 2009, , 1543 visites

Condensé d’un article de Pierre BRULÉ, publié dans la revue CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés, 2007, 62, p. 123-132 ; à propos d’un livre de Lloyd LLEWELLYN-JONES, Aphrodite’s Tortoise. The Veiled Woman of Ancient Greece, The Classical Press of Wales, Swansea, 2003.

A partir d’un tableau de Antoon VAN DYCK, l’auteur met en lumière la particulière lenteur de certains mouvements de l’histoire. Car les racines de cette œuvre sont millénaires : elles sont grecques antiques. Or, comme le montrent des dizaines de peintures grecques, l’un des personnages, une femme, y fait le geste de se voiler en ramenant en direction de son visage une partie de son vêtement.

Les notes de A. VAN DYCK sont explicites : il s’agit d’un portrait à l’antique. Et ce geste de soulever une partie du tissu renvoie, comme il l’écrit, aux modèles grecs. A des dizaines d’images dont les premiers exemples sont extrêmement anciens (début du VIIe siècle av. J-C) et dont les traces ultérieures sont nombreuses et d’origine diverse.

Ce geste, c’est celui de l’anakalypsis, si fréquent dans les scènes helléniques de mariage, mais pas seulement là “ ne le retrouve-t-on pas jusque sur des stèles funéraires ? Ainsi, cette posture du poignet cassé pour saisir telle ou telle partie d’un vêtement pour le ramener sur soi, le tirant soit à l’horizontale soit vers le haut, que nous lisons d’emblée comme un geste de pudeur, trouve sa source dans une iconographie grecque surabondante.

Les scènes qui illustrent cette attitude se passent souvent à l’extérieur de la maison, mais on le trouve aussi à l’intérieur. Les contextes sociaux sont très variés : il peut être accompli en présence d’hommes, mais aussi en milieu féminin, on le voit exécuté dans des contextes religieux, la femme ou la jeune fille peuvent être debout ou assises, il peut même s’agir d’une déesse telle Aphrodite (les exemples les plus significatifs sont rassemblés p. 100 et 109).

Dans l’iconographie grecque, en général, quand il n’est pas là, installé, le voile est tout de même présent : il est en réserve. C’est le cas typique avec, dans la première partie du Ve siècle, le pharos, sorte de manteau dont une partie est enroulée sous la nuque et qu’un geste rapide vient placer sur le haut de la tête pour dissimuler moins le visage que les cheveux.

Une vérité d’évidence est donc le voilement : les femmes grecques étaient « normalement » voilées.

Comme en témoigne en grande partie la culture islamique contemporaine (avec laquelle L. L. -J. mène un parallèle), la Grèce antique doit donc être comptée au nombre des cultures couvertes ; le corps des femmes y est dissimulé, voilé. Ou plus exactement, c’est une culture qui couvrait les corps des femmes et inversement découvrait celui des hommes de façon inhabituelle, et là s’arrête bien sûr le parallèle précédent.

Cette vérité n’avait jamais été ainsi énoncée. Nos prédécesseurs, archéologues, historiens de l’art, historiens, en ont vu défiler de ces images saisissantes, comme en montre le livre, de femmes dont on ne voit que les yeux et l’extrémité du gros orteil, ne serait-ce que tout ce peuple féminin des Tanagra ! Et toutes ces autres qui accomplissent ce geste de voilement qu’on vient d’évoquer.

Le silence des savants. Une statuette de Myrina restaient cette statuette, cette autre de Tanagra, cette autre d’Alexandrie, et puis toutes ces peintures. Chacune était vue pour elle-même, et non liée aux autres ni aux textes.

La raison principale est sans doute celle que souligne plusieurs fois Ll. Ll.-J. : il était culturellement impossible de concéder (voire seulement de suggérer) que les femmes grecques fussent voilées, pour cette raison que c’était les rapprocher, les identifier à l’altérité « orientale » (p. 315), donc que la Grèce, c’est-à-dire notre mère en arts, en littérature, en politique, en philosophie fut « orientale » ! Mais, rien à faire, cela finit par se savoir ! Et l’époque où cela émerge n’est pas indifférente.

Le voile des femmes s’accompagne de leur silence, il en fait des créatures invisibles, les exclut du monde de l’échange. C’est une version des faits dont la lecture sera aisément partagée. Mais l’autre version est tout aussi fondamentale. Si le voile dissimule (aussi bien la réalité corporelle que les sentiments, aussi bien la honte que la colère), il est aussi un abri, et permet donc à la femme, dans ce même monde où sa seule liberté est une liberté surveillée, une certaine licence de mouvement.

« Le voile permet à la tortue d’Aphrodite de manœuvrer ans le domaine masculin » (p. 318). Aussi n’est-il pas si étonnant d’entendre des voix féministes de l’Islam contemporain chanter les valeurs du voile. Ainsi, Zahra Rahanavarad vante le hijab par la vertu de la rhétorique suivante : ce qu’ils prennent pour une prison, c’est « un sanctuaire de décence et de chasteté » (p. 133).

Alors, dans un tel contexte, que faire de la nudité ou semi-nudité des corps féminins elle aussi présente dans la peinture et surtout la sculpture grecques ? La nudité ou la draperie « mouillée » n’empêchent pas que l’interdit social de la vision publique du corps féminin reste une fatale obligation des femmes “au moins des femmes adultes“ d’être voilées chez elles en présence d’hommes étrangers à leur oikos et, bien sûr, dans l’espace masculin extérieur.

L. L. -J. voit deux tendances principales dans le rendu du corps féminin par les artistes grecs : l’idéalisation et l’érotisation (p. 85). « A certaines périodes, l’érotisation est plus évidente et à d’autres l’idéalisation peut exclure le sexuel, mais les représentations plastiques plus ou moins dénudées de la femme sont exécutées par des hommes et pour des hommes, et jouent sur la satisfaction d’un voyeurisme d’autant plus avide qu’on est dans une civilisation du couvert.

Un des aspects du rapport de l’art grec avec le voile peut être exprimé ainsi : « Dans les rues des villes grecques, les femmes étaient couvertes ; dans l’art, elles sont, pour la plupart, découvertes et exposées ».

Le livre tout entier de L. L .-J. le démontre, et aussi Plutarque qui marque clairement l’usage : en public les femmes vont tête couverte, les hommes tête nue.