Sayyed Mohammed Hussein Fadlallah : un imam résistant

Par Youssef Girard

Mercredi 7 juillet 2010, , 824 visites

"Certes nous appartenons à Allah, et c’est à Lui que nous retournerons" (Coran 2 : 155)

Personnalité marquante du monde islamique, théologien musulman reconnu, figure de la résistance libanaise et de la lutte pour la libération des moustadhafin, les opprimés, Sayyed Mohammed Hussein Fadlallah [1] s’est éteint le 4 juillet 2010. Il sera inhumé mardi 6 juillet dans l’enceinte de la mosquée Hassanein, dans le sud de Beyrouth.

Dans un communiqué, le Hezbollah a rappelé "le prix élevé qu’il a dû payer à cause de ses positions, son rejet de la conspiration et de l’arrogance des puissances coloniales. Il était un fervent partisan de l’unité islamique, opposé à toute forme de division inter islamique, toujours proche des gens concernés par leurs affaires et leur orientation. C’est une grande perte que représente ce symbole sur notre scène".

Depuis plusieurs décennies, Mohammed Hussein Fadlallah était l’un des plus illustres représentant de cet islam résistant qui refuse de capituler devant le sionisme et l’Occident impérialiste. Il incarnait cette moumana’a islamique qui puise dans sa spiritualité et son héritage multiséculaire, pour résister et construire son indépendance par un processus de renaissance civilisationelle.

Né en 1935 à Najaf en Irak dans une famille d’origine libanaise, Mohammed Hussein Fadlallah étudia auprès des grands maîtres de la Hawza de la ville comme Sayyed Abou al-Qassem al-Kho’i ou Sayyed Mohsin al-Hakim. De même, il fut très proche de l’imam Mohammed Baqr as-Sadr, penseur islamique irakien, qui exerça une grande influence intellectuelle sur l’islam contemporain et plus particulièrement sur le chiisme.

Après avoir achevé ses études, il s’installa au Liban en 1966 à la demande de l’"association fraternelle de la famille". Dans le même temps, il fonda une Hawza dans laquelle il dispensait son enseignement à des centaines d’étudiants qui ont assisté à ses cours de jurisprudence islamique. Il enseigna aussi à la Hawza al-Mourtada de Damas.

Rapidement son influence s’étendit au sein de la communauté chiite libanaise. Ses prêches et ses écrits recueillirent une audience de plus en plus importante. Religieux engagé, son discours révolutionnaire et anti-impérialiste lui attira de nombreuses sympathies auprès des jeunes et des étudiants. Durant ces années, il contribua à former une génération de militants et d’ouléma dont une partie s’est investie activement au sein de la résistance islamique libanaise.

A l’annonce de sa mort, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, déclara : "Nous avons perdu aujourd’hui un père miséricordieux et un guide plein de sagesse". "Il incarnait tout cela pour cette génération (...) qui, depuis sa jeunesse, priait dans sa mosquée et écoutait ses enseignements". "A son école, nous avons appris à être des hommes de dialogue, à rejeter l’oppression et à résister à l’occupation".

Après la révolution islamique iranienne en 1979 et l’invasion du Liban par l’armée sioniste en 1982, qu’il combattit avec force et détermination, son influence s’étendit au sein de la communauté chiite libanaise et au-delà dans l’ensemble du monde arabe et musulman. Décrivant l’engagement et d’influence de Mohammad Hussein Fadlallah, Abou Dhar, un militant proche du Hezbollah, expliquait : "Dans ce contexte [celui de l’occupation sioniste et de la domination des milices phalangistes soutenues par les Etats-Unis] où rien n’incitait à l’optimisme, je me souviens d’un prêche de Sayyed Mohammed Hussein Fadlallah dans lequel il invitait les fidèles à ne pas perdre espoir, malgré la situation dramatique qui prévalait. […] Même dans des situations tragiques, un croyant doit toujours rechercher la lueur d’espoir, les signes de la clémence divine" [2]

La mosquée dans laquelle il prêchait, située dans le quartier populaire de Bir Al Abed, dans la banlieue sud de Beyrouth, devint l’une des principales tribunes de la résistance. A partir de 1982, Mohammed Hussein Fadlallah fut considéré comme le guide spirituel du Hezbollah durant les premières années d’existence du mouvement bien qu’il ait toujours nié cette qualité tout en défendant fermement la résistance. Ainsi, à propos du droit à la résistance, il affirmait : "Tout le monde a besoin de se défendre. Si un homme a besoin d’utiliser des moyens violents, c’est son devoir de les utiliser" [3]

Son engagement politique fit de cheikh Fadlallah une cible pour l’Occident impérialiste, le sionisme et leurs relais locaux. En 1976, il fut enlevé par une milice chrétienne et fut contraint de quitter la ville de Nab’aa pour s’installer dans le Liban sud. Par la suite, Mohammed Hussein Fadlallah échappa à plusieurs attaques. L’une, au cours de laquelle périrent 80 civils libanais, impliquant directement les Etats-Unis et leurs alliés, se déroula le 8 mars 1985 à Bir Al Abed, dans la banlieue sud de Beyrouth [4].

Poursuivant activement son engagement en faveur de la libération des peuples contre l’impérialisme et le sionisme, en 1995, Mohammed Hussein Fadlallah fut inscrit par les Etats-Unis sur leur liste des "terroristes internationaux" ; accusation dont il était fier. Après l’invasion de l’Irak, il publia une fatwa interdisant aux musulmans d’aider les Américains à occuper un pays musulman.

L’engagement de Sayyed Mohammed Hussein Fadlallah ne se limitait pas à la lutte contre l’impérialisme et le colonialisme. Le cheikh se battait aussi aux côtés des femmes pour faire respecter leurs droits fondamentaux. Le 25 novembre 2007, à l’occasion de la "Journée Mondiale Contre la Violence faite aux femmes", il prononça une fatwa condamnant toute forme de violence faite aux femmes qu’il qualifia de "comportement humain parmi les plus ignobles". Il rejeta la violence contre les femmes comme contraire aux préceptes de l’islam. De même, il affirma son refus de toute notion de supériorité ou de souveraineté de l’homme sur la femme.

Défendant dans ce domaine le principe d’autodéfense qu’il avait mis en avant à propos d’autres questions, cheikh Fadlallah affirma dans sa fatwa que "la femme peut répondre à la violence physique de l’homme contre elle par une même violence, dans le cadre de l’autodéfense" [5].

Théologien chiite, Mohammed Hussein Fadlallah était aussi un homme de dialogue et un partisan du rapprochement entre les différentes écoles islamiques et de l’unité des musulmans. Dans une conférence prononcée en février 2009, il affirmait : "Nous devons, […], descendre sur le terrain, vers nos bases, pour parler de l’unité islamique, pour leur dire que les dissensions entre les Musulmans peuvent être une diversité enrichissante de l’Islam […]. Nous devrions descendre vers nos bases. Mais il se pourrait que ces bases que nous avons éduquées avec la nourriture de la haine nous lancent des pierres et nous lapident. Nous devrions considérer ces pierres comme des médailles qui nous décorent car ce qui te lapide est l’arriération et non pas la conscience. L’arriération, c’est elle qui a lapidé les prophètes tout au long de l’histoire".

Face à ce constat des divisions confessionnelles traversant l’islam, le cheikh concluait : "L’unité islamique devrait constituer le sens de l’Islam en nous. Soyez des Musulmans sunnites et des Musulmans chiites, car en mettant de côté votre appartenance à l’Islam, vous ne faites que privilégier la confession au détriment de l’Islam" [6].

Au-delà de cet appel à l’unité des musulmans, au cours de cette conférence Mohammed Hussein Fadlallah dressa le tableau d’un monde musulman incapable de faire face aux défis auxquels il était confronté. Mettant en avant les insuffisances du monde musulman, il affirmait : "Regardons cette réalité islamique. Nous avons tant et tant parlé de la Palestine, et la Palestine est perdue. Nous avons tant et tant parlé d’Afghanistan, et l’Afghanistan est perdu. Eux, ils planifient. Quant à nous, nous crions des slogans. Eux ils nous envahissent. Quant à nous, nous nous disputons. Notre problème c’est que nous flottons en surface. Nous nous laissons guider par des paroles. Clinton nous envoie des paroles et des promesses. Nous en tirons bon présage et nous haletons derrière ce mirage et, à l’arrivée, nous trouvons qu’il ne s’agissait que de rien".

Toutefois, celui qui appelait les Libanais à ne pas perdre espoir et à résister alors que leur pays était occupé par les sionistes et dominé par l’Occident impérialiste, ne pouvait se résigner devant le drame du monde musulman. Homme de foi et de conviction, il savait que le refus de la domination, la moumana’a, et la résistance étaient les seules voies de la libération. Ainsi, il conclut sa conférence sur une note d’espoir et d’encouragement à la réflexion : "Les perspectives s’ouvrent à beaucoup d’espoir. Accourez vers la réalité, pour planifier, œuvrer et craindre Dieu dans notre présent et notre avenir. Réfléchissons longuement et profondément à notre avenir" [7].

Par son engagement en faveur des moustadhafin, par sa lutte contre l’impérialisme et le sionisme, par sa volonté de dialogue interne à l’islam, Sayyed Mohammed Hussein Fadlallah restera une référence pour nombre de musulmans bien au-delà des cloisonnements confessionnels désuets.

"Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certains d’entre eux ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore ; et ils n’ont varié aucunement (dans leur engagement)". (Coran 33:23)