Les Arabes, les Turcs et l’orientalisme à la française

Dimanche 24 décembre 2017, par Sarrazins, 39 visites

Tout au long de la période moderne, l’Europe était confrontée à ce qu’elle désignait comme étant le « péril Turc », à savoir la présence des Turcs et donc de l’Islam en Europe. C’est d’ailleurs de ce constat que l’idée d’unir les nations européenne est née pour la première fois au XVIIe siècle chrétien dans l’optique de les chasser. L’idée d’une Turquie rentrant aujourd’hui en l’Union Européenne peut sous cet angle paraître ainsi bien curieuse.

Aussi, lorsque vous lisez les correspondances de diplomates ou d’auteurs orientalistes de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle en voyage dans le monde musulman, ceux-ci distinguent clairement « les Turcs » et « les Arabes ». Cette distinction ne correspond pas à nos réalités, elle n’est pas ethnique – le concept n’en étant qu’à ses balbutiements – mais désigne deux cultures : d’une part les Turcs, c’est à dire les musulmans intégrant l’Empire Ottomans, et d’autre part les Arabes, en réalité les bédouins. Ainsi, lorsque la flotte Ottomane débarquait à Toulon en 1543, essentiellement composée d’Albanais, d’Algérois et d’Italo-musulmans, on parlait de « flotte Turque ». L’assimilation des sujets Ottomans aux Turcs, bien que pour les opérations ottomanes en Méditerranée on parlait aussi de « Barbaresques », accompagne toute la période moderne. C’est notamment pour cela que la 1ère mosquée de Marseille fut appelée celle des « esclaves Turcs » au XVIIe siècle.

Et c’est ainsi que le diplomate Jean-Baptiste-Louis-Jacques Rousseau oppose tout au long de son mémoire sur les « Trois principales sectes du Musulmanisme » les « Turcs », dominateurs, qui empêchent la présence occidentale de s’implanter, aux « Arabes », comprenez les tribus vivant en retrait du système politique Ottoman. La lecture occidentale veut ignorer tous les Arabes ethniquement parlant vivant sous tutelle musulmane, comme elle se borne à ignorer les liens de fraternité entre ces peuples : dans le regard de l’homme blanc de l’époque moderne, l’Arabe est réduit à vivre dans le désert ou à être conquis par les « Turcs ».

C’est d’ailleurs ce message de délivrer les « Arabes » des « Turcs » qui accompagna Napoléon en Egypte, mais aussi l’expédition française en Algérie de 1830. Récurrent, ce message sera idéologisé par les services Français et anglais pour fomenter la grande révolte Arabe de 1916 afin de créer un front sud dans le but de faire céder l’Empire Ottoman. On retrouve cela en 1924, dans le rapport de la commission mandatée par la Société des Nations pour statuer sur l’ancienne wilaya de Mossoul. Selon ce rapport, il faudrait la céder a l’Irak Britannique car « les Turcs sont un peuple conquérant par nature » : leur donner Mossoul leur donnerait d’autres idées. Précisons aussi que c’est au long de l’entreprise coloniale, dans les terres colonisées arrachées aux ottomans que les Occidentaux apprirent à distinguer ethniquement et culturellement parlant les Arabes des Turcs, essor de l’ethnologie et de l’anthropologie aidant.

Un siècle après la réalisation des volontés colonialistes voulues par l’accord Sykes-Picot, le congrès de Versailles et le traité de Lausanne, le monde a changé : l’Empire Ottoman n’est plus et le Monde Arabe s’est officiellement décolonisé, lequel ayant entériné le nationalisme Arabe, s’est doté de sa propre identité. Malgré cela, le péril Turc et l’image du bédouin servile demeurent dans l’esprit occidental, lequel voit dans la Turquie d’Erdogan un risque de retour à un Sultanat tant décrié durant le siècle des Lumières, et dans le despotisme saoudien avide d’occident un espoir de faire jaillir une source de « Lumières » occidentales.

Bref, l’orientalisme en deux siècles, ça n’a pas si changé que ça.

David Bizet

NDLR : pour l’orientalisme, se référer à ce livre notamment

Voir en ligne : http://www.sarrazins.fr/les-arabes-...