De l’athéisme juif

Jeudi 19 octobre 2017, par Sarrazins, 10 visites

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Si être musulman ou même chrétien tout en affirmant la non existence d’Allah relève d’un véritable oxymore, la chose semble du côté juif toute différente. Le terme de juif peut déjà se comprendre de deux façons, dans le sens où l’on peut être juif, religieusement parlant, comme d’un seul point de vue ethnique, tribal, en se rattachant au « peuple juif » et à sa culture. Mais aussi, le judaïsme se transmettant par la mère, tout individu descendant d’une juive est, selon bien des rabbins, juif aussi, qu’il se convertisse à une autre religion ou renie son Créateur. La notion même de juif est donc très large.

L’athéisme juif, certains prétendent déjà en trouver des racines dans les travaux du savant médiéval et andalou Maïmonide, quand d’autres y verront une manifestation concrète en la personne de Baruch Spinoza, célèbre philosophe du XVII ème siècle chrétien déclaré mécréant par les rabbins de son temps. Mais si l’athéisme juif eut ainsi déjà quelques manifestations dans l’histoire, de véritable mouvement il n’est question qu’après le siècle des Lumières. On parle alors de Haslaka (éducation en hébreu) et d’un fondateur : Moïse Mendelssohn. Œuvrant pour un rapprochement d’avec les chrétiens (prémisses du concept de judéo-christianisme ?), appelant les siens à s’intéresser aux savoirs de l’autre, avec entre autres conseils de lecture les ouvrages de Locke comme d’ibn Tufayl, il va durablement marquer les esprits de son temps. L’idée séduit ainsi à l’époque de nombreux juifs. Réformer la tradition, se faire discrets et s’intéresser aux sciences profanes sont alors les principaux axes promus. L’objectif : améliorer sa situation et mieux s’intégrer au monde changeant.

La marche enclenchée au XIX ème siècle suivant, Vienne, Berlin et Moscou deviennent les foyers de ce judaïsme « éclairé ». Des personnalités telles que Karl Marx, Sigmund Freud ou Théodor Herzl (fondateur du sionisme) y émergent. En pleine période de transition politique, ces juifs vont tout le siècle durant s’inscrire dans bien de mouvements progressistes. Citons en exemples Emma Goldman, l’une des mères de l’anarchisme philosophique, Moses Hess, pré-sioniste et figure historique du socialisme, où encore Léon Trotsky, principal artisan (avec Lenine) de la révolution bolchévique de 1917. Au tournant du XX ème siècle chrétien, une union générale des travailleurs juifs est d’ailleurs crée dans l’empire russe (où vivent à l’époque la majorité des juifs) plaidant pour un nationalisme laïc de langue yiddish. Profondément athées, les membres de ce « Bund » travailleront activement à la constitution d’une Russie démocratique et socialiste.

D’abord l’apanage des juifs blancs d’Europe, le projet va vite intéresser ceux d’Afrique du Nord, qui par le biais de la colonisation française prennent connaissance des travaux de leurs cousins. La Shoah va aussi plus tard donner à l’athéisme juif une dimension nouvelle. À ce moment, certains juifs se questionnent : si peuple élu nous sommes, comment Dieu a-t-Il pu laisser pareille chose se faire ? De nombreux mouvements contre traditionnels se créent ensuite. Une Société pour un judaïsme humaniste est ainsi fondée en 1963 à Birmingham par le rabbin Sherwin Wine. Promotion y est faites d’une philosophie, purement athéiste, centrée sur l’être humain au détriment du divin. Plus tard, en 1968, née aux USA un judaïsme « reconstructionniste » des mains du rabbin Kaplan. S’accordant plus à l’aspect civilisationnel du judaïsme qu’au suivi de ses rites, ses membres, refusant l’appellation de peuple élu, iront jusqu’à penser la Loi juive plus que comme une simple tradition humaine. Il serait ici long de fournir une liste exhaustive des mouvements, sociétés et associations juives allant dans ce sens, mais une recherche assez rapide en ce sens permet bien de se rendre compte de la toute croissance de ce mouvement de pensée.

Les juifs athées, laïcs, ou sécularisés sont ainsi aujourd’hui très nombreux. De BHL à Eric Zemmour, nous en avons en France de probants exemples. Très actifs en Amérique du Nord, aussi en Israël, ils comptent pour une bonne partie de la population, ceci participant assez à creuser le fossé entre eux et les « ultra » orthodoxes. Mais aussi opposés sont-ils dans la pratique et la croyance, autant ont-ils su pérenniser un certain esprit communautaire des plus efficaces. À dogme flexible, conséquences paradoxales ? Il est fort à parier en effet que la ‘aqida juive, plus flexible et discutée dans les cercles savants qu’il en paraît, n’est dans le développement de cette pensée hétérodoxe que très loin d’être innocente. A trop ouvrir des portes ou à permettre que d’autres les ouvrent, il est une évidence que la mauvaise finira par être franchie !

Renaud K.

Voir en ligne : http://www.sarrazins.fr/de-latheism...