De l’alliance franco-abbasside

Dimanche 27 mai 2018, par Sarrazins, 50 visites

Il n’aura fallu qu’un siècle après la mort du Prophète ﷺ pour que Francs et Musulmans soient déjà voisins. S’ils se font souvent la guerre, l’heure est aussi à la diplomatie. De Bagdad à Aix la Chapelle, les ambassadeurs vont ainsi s’échanger des siècles durant. Retour sur une histoire commune…

En 92 de l’hégire (711), les Musulmans sous l’égide des Omeyyades pénètrent en Europe par l’Espagne pour y poser le drapeau de l’islam. En quelques années, ils sont déjà à Narbonne, puis à Toulouse, Arles et Avignon. Battant les Wisigoths, les troupes musulmanes vont avec les Francs, peuple barbare venu du Nord, rencontrer leurs premiers échecs. Sous les ordres de Charles Martel, puis Pépin le bref, les Francs vont avec difficulté, mais succès bouter peu à peu les Musulmans des cités côtières qu’ils avaient dominé pendant plus de 40 ans. Un siècle plus tard, cette fois par la Méditerranée, les Musulmans reviendront pour se fédérer cette fois autour de St Tropez. Ils y resteront presque 100 ans.

S’il est là question de guerre, en parallèle, des liens diplomatiques aussi se tissent. Pour contrer les Omeyyades d’Espagne, les Francs n’ont ainsi pas hésité à entrer en contact avec les Abbassides ayant repris les rennes du califat en 133 H (751). En 148 H (765), une ambassade franque est ainsi envoyée à Bagdad ; elle reviendra 3 ans plus tard chargée de présents et d’hommes envoyée par le calife al Mansur.

Des liens commerciaux sont avec ce premier contact établis, le dinar d’or devient même une monnaie couramment échangée dans tout le royaume franc. On en retrouvera des copies jusqu’en Angleterre, où autour du visage du souverain chrétien pouvait être lue la shahada.

Dans une logique continuité, Charlemagne, entamant son règne en 151 H (768), sera lui approché par les partisans de la dynastie abbasside présents en Espagne et désireux de renverser les Omeyyades en place. Une première réelle alliance franco-arabe est conclue en 161 H (778). Charlemagne, plus puissant monarque d’Europe de l’époque, traverse la même année les Pyrénées pour aller à la rencontre de ses nouveaux alliés. Reçu en terre d’islam avec plusieurs milliers de ses hommes, rien ne se passe cependant comme prévu. Les renforts abbassides partis de Bagdad peinent à arriver et Charlemagne, las d’attendre et contraint à rentrer en royaume franc, est même attaqué au retour par des Basques. C’est la fameuse bataille de Roncevaux qui allait plus tard servir de récit à la chanson de Rolland.

20 ans plus tard, c’est avec le célèbre calife des Mille et une nuit, Harun al Rachid, que Charlemagne renoue contact avec le monde de l’islam. Pendant plus de dix ans, plusieurs ambassades sont ainsi échangées entre Bagdad et Aix la Chapelle. Les Francs se voient alors offrir des choses à l’époque inédites : des aromates venus des confins du monde, des tissus de Perse et d’ailleurs, une horloge automatique à eau, et plus étonnant encore, un éléphant de guerre, blanc, nommé Abul Abbas.

Louis le Pieux recevra lui une ambassade du fils d’Harun al Rashid, Al Ma’mun, en 216 H (831). Le siècle suivant, Berthe, fille du roi franc Lothaire II en fera de même avec le calife Al Muqtafi. Elle enverra en direction de Bagdad quantité d’armes franques, d’animaux de chasse, de tissus et de servantes slaves, le tout sous la bonne garde d’Ali, un homme fait eunuque et plus tôt capturé d’Ifriqya (Tunis). Souhaitant s’allier dans la durée avec le califat islamique, qu’elle voit comme le royaume le plus puissant, elle ira jusqu’à se proposer au calife comme possible épouse.

Si les Francs abandonnent peu à peu leur lutte avec l’Espagne omeyyade, les échanges et alliances avec le monde abbasside vont tout de même durer sur plusieurs générations. L’idée était de contrer des ennemis communs, certes, mais il fut surtout question de pérenniser un commerce international pour les deux parties des plus avantageux.

L’Orient, 1000 avant les débuts de l’orientalisme, fascine à ce moment déjà. On use du dinar, commande des créations arabes, tel l’astrolabe, et il n’est pas rare que les bâtisses qui se construisent à l’époque en terre franque prennent pour modèle les mosquées et édifices aperçus au Moyen-Orient comme en Espagne. En témoigne l’apparition çà et là dans des chapelles d’arches rayées en forme de fer-à-cheval.

Si aujourd’hui les vestiges de cette présence et ces échanges restent minces, des fouilles récentes ont cependant fait émerger des éléments intéressants : des tombes musulmanes, des pièces de monnaie arabes ou encore des sceaux portant la mention d’Arbunah ont été dans tout le Sud français retrouvés. Des mots arabes sont même restés, en particulier concernant certains lieux : les communes de Ramatuelle (ramatullahi) et Saint-Pierre d’Almanare (al manar : le phare) en sont les meilleurs exemples.

Renaud K.

Voir en ligne : https://www.sarrazins.fr/9772-2/